L’expo « Correlieu retrouvé » de Mathieu Laca au MBAMSH : plaisir estival

par pierre perreault

Le Musée des beaux-arts de Mont-Saint-Hilaire a une mission qui se démarque quelque peu de la majorité des musées québécois. Et avec l’exposition « Correlieu retrouvé » du peintre et auteur Mathieu Laca, qui s’est installée le 20 juin dernier et qu’on pourra visiter jusqu’au 27 septembre prochain, le musée marque un grand coup dans le sens de cette mission clairement exprimée dans son mandat, soit une occasion singulière d’élaborer une exposition directement liée au mandat du musée qui concentre entre autres ses efforts à la préservation et la mise en valeur de l’héritage culturel des trois maîtres de Mont-Saint-Hilaire, c’est-à-dire Ozias Leduc (1864-1955), Paul-Émile Borduas (1905-1960) et Jordi Bonet (1932-1979).

Correlieu retrouvé 2026Mathieu Laca et Jean Comeau lors du vernissage.

Dans le cadre de la programmation du 30e anniversaire de l’institution, l’exposition du peintre Mathieu Laca convie ces trois figures majeures de l’histoire du Québec et du Canada en s’appuyant d’une part sur le mythique atelier Correlieu construit en 1890 par Ozias Leduc, « un endroit où le cœur est en tout », malheureusement disparu dans les années 1980, qui a été un véritable lieu de rencontres et d’échanges pour la communauté artistique à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, et les ateliers-résidences de Bonet et Borduas, recréés sous forme de maquettes poétiques.

Ces trois artistes ont vécu à Mont Saint-Hilaire sur une période s’étendant sur 110 ans. Leduc y est né et y a passé la majeure partie de sa vie, alors que Borduas, aussi natif de l’endroit, fut l’élève de Leduc dès son adolescence et s’y est établi plus tard en y construisant une maison toujours présente et faisant partie aujourd’hui de la collection permanente du musée. C’est là, entre autres, qu’il a écrit le manifeste Refus global, dans lequel il dénonce l’étroitesse d’esprit gluante du Québec, alors empesé par des valeurs catholiques traditionnelles. C’est plus tard que Jordi Bonet, né en Espagne puis venu s’installer au Québec au début des années 1950, a eu un coup de foudre pour le Manoir Rouville-Campbell et son architecture néo-gothique Tudor au bord du Richelieu. Il l’a acquis au début des années 1970, dans un état lamentable, y a vécu avec sa famille, puis l’a rénové pièce par pièce avant de le faire classer monument historique en 1977.

Correlieu retrouvé 2026

C’est à la suite d’un souper avec les enfants de Jordi Bonnet, Sonia et Laurent, en 2024, à Saint-Hilaire, que Mathieu Laca et son conjoint Jean, ont eu le coup de foudre pour cet environnement presque hypnotisant, selon ses dires. « Arrivé dans cette ville, j’ai aussi été frappé par la toponymie de musée à ciel ouvert. On y emprunte le pont Jordi-Bonet, le chemin Ozias-Leduc, la rue Paul-Émile-Borduas et celle de l’Heure-Mauve. J’ai découvert à cette occasion que le domaine où Ozias Leduc (1864-1955) a habité pendant presque toute sa vie n’était situé qu’à un jet de pierre », explique-t-il comme pour justifier la démarche qui a suivi.

Ainsi, à travers cette exposition inédite, Mathieu Laca a souhaité offrir un regard renouvelé sur ces artistes et identifier un thème cardinal pour chacune de leur production. Il a entrepris de longues et rigoureuses recherches qui lui ont permis d’entrer dans le vécu et les influences de chacun d’eux. Chez Leduc, il décèle le thème de la bonté, une qualité qui permettrait d’approcher le divin selon l’artiste. La bonté se manifesterait à travers l’humilité de ses sujets ; pensons à L’heure mauve, qui représente une branche aux feuilles mortes à demi enneigée, par ses éclairages enveloppants et sa touche caressante. La trajectoire de Borduas lui semble guidée par la quête de liberté. En voulant s’affranchir d’une morale étriquée, incarnée par la religion, il a cherché continuellement un langage pur et universel afin de traduire les profondeurs de sa psyché et se libérer du carcan de la tradition artistique figurative. Son oeuvre résonne encore aujourd’hui comme une leçon d’authenticité et de sacrifice. De son côté, la vie de Jordi Bonet a été marquée par de profondes tragédies : la Guerre d’Espagne, qui a ravagé sa terre natale entre 1936 et 1939, l’amputation de son bras droit, puis le destin tragique de son jeune fils, happé par une voiture. Bonet a déployé en partie ses travaux comme un dépassement de cette condition de plénitude, rendant visible ce qui est caché et qui survit à la disparition. Pour cette raison, Laca lui assigne le thème du mystère.

Correlieu retrouvé 2026

« Par l’entremise de ces trois thèmes centraux, Mathieu Laca oriente son travail vers de nouvelles interprétations et techniques, tout en plongeant dans l’histoire de l’art afin d’alimenter ses recherches, démontrant ainsi le riche potentiel d’un patrimoine toujours aussi significatif », affirme Etienne Ardaens, adjoint à la conservation du Musée des beaux-arts de Mont Saint-Hilaire.

Une découverte inattendue
En effectuant des recherches approfondies sur Leduc, entre autres dans son fonds d’archives, Mathieu Laca a fait une découverte qui a bouleversé sa perception de l’artiste. De nombreux indices tendent à démontrer qu’il aurait vécu un amour interdit pour un jeune poète de Saint-Hilaire appelé Guy Delahaye, un élément biographique qu’aucun livre sur lui n’a abordé jusqu’ici. Le mariage de Leduc à l’âge de 43 ans avec sa cousine germaine plus vieille que lui, abandonnée par son mari, puis veuve, lui avait mis la puce à l’oreille.

Correlieu retrouvé 2026 Guy Delahaye, l'amoureux prétendu, peint par Leduc. (MBAM)

L’absence de portrait d’elle dans sa production l’a aussi amené à considérer leur mariage comme une union de convenance. Parallèlement à son projet d’exposition, Mathieu Laca a entrepris d’écrire un ouvrage sur le sujet, sachant que cette information ouvrait la voie à une toute nouvelle interprétation de son oeuvre, dont le symbolisme n’est peut-être pas aussi mystérieux qu’il n’y paraît.

L’amour de Leduc pour Delahaye n’a pas pu se réaliser pleinement à cause des interdits de son époque. En 1910, l’homosexualité était condamnée par l’Église, criminalisée par la loi et qualifiée « d’aliénation mentale » par la psychiatrie. Malgré cela, Leduc a peint de magnifiques portraits de Delahaye, dédicacés à même la toile. En découvrant celui conservé au Musée des beaux-arts de Montréal, où l’on voit le jeune poète de profil, comme un médaillon d’Ovide, et accompagné d’Érato, la muse de la poésie lyrique et érotique, Mathieu Laca été renversé. Il lui apparaît telle une déclaration d’amour à peine dissimulée.

Bien que leur relation ait évolué vers l’amitié, ils ont continué à s’envoyer des lettres et à se fréquenter régulièrement tout au long de leur existence pour discuter d’art, de philosophie et de science. Leduc a par la suite produit des paysages imaginaires, qui exprimaient ses états d’âme.

Correlieu retrouvé 2026 Une des fresques religieuses peintes dans des églises par Leduc

Un voyage vers le « Génie de la Montagne »
Ayant visité de cette façon l’histoire de l’art du Québec qu’il traduit par ses œuvres présentées au Musée, Mathieu Laca a l’impression de l’avoir vécue de l’intérieur, par l’action plutôt que la contemplation. Il s’est approprié ses ressorts psychologiques et les inflexions de son langage. « Mon corps en conserve la mémoire. Le symbolisme incompris des toiles d’Ozias Leduc s’éclaire désormais d’un jour nouveau, à la lumière des sentiments qu’il a éprouvés pour le poète Guy Delahaye. Sa peinture apparaît comme l’expression sublimée d’un amour interdit, qui résonne fortement en moi », assure-t-il. Paul-Émile Borduas, pour sa part, lui a enseigné le désir farouche de s’affranchir de tout ce qui contraint la création. Le ruisseau souterrain dont il a ouvert les vannes ne se tarira pas de sitôt. Et Jordi Bonet, ce fulgurant poème humain, lui a fait toucher au sacré. « La mort me semble moins effrayante depuis qu’il l’a apprivoisée », conclut-il.
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Avec cette exposition, Mathieu Laca, originaire de Laval où il vit encore, rejoint une autre étape de sa vision d’artiste. « Je résume donc ma démarche ainsi : tracer des portraits autrement, écrire et peindre simultanément, peindre des portraits d’écrivains et écrire sur des artistes visuels. Cet entrelacement créatif m’intéresse au plus haut point, car il est porteur de résonances inédites. Chez moi, ces deux arts fonctionnent en vases communicants, qui me permettent de transgresser à loisir leurs limites respectives en sautant de l’un à l’autre, et cela, sans fin ».

Curieusement, la maison que Mathieu Laca partage avec son mari Jean Comeau est située devant un cimetière où un ange de pierre veille sur la tombe de Marc-Aurèle Fortin, un autre grand peintre québécois. « Les jours de brume, j’aime imaginer le peintre paysagiste à vélo, une toile sous le bras, à la recherche du point de vue idéal sur de grands ormes aujourd’hui disparus ».

Correlieu retrouvé 2026

Correlieu retrouvé
Musée des beaux-arts de Mont-Saint-Hilaire
150, rue du Centre-Civique
Mont-Saint-Hilaire (Québec)
du 20 juin au 27 septembre 2026

Visites guidées par l’artiste disponibles.
- Dimanche 19 juillet, 14h
- Samedi 1er août, 13h
- Dimanche 16 août, 14h
- Samedi 29 août, 13h
- Dimanche 13 septembre, 14h
- Dimanche 27 septembre, 14h

Information : https://mbamsh.com/exposition/correlieu-retrouve/

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